Relais et Passeurs
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On peut dire que Mandelstam est «apparu» à Celan tel une épiphanie mystique. Il le dit dans le poème Après-midi avec cirque et citadelle du recueil La rose de personne :
« [...] j'ai entendu, finitude, ton chant,
et je t'ai vu, Mandelstam ».
Dans Tout est autrement, le geste d'identification de Celan est illustré par l'échange salutaire de certains membres de leurs corps :
« (...)
le nom d'Ossip vient à ta rencontre, tu lui racontes
ce qu'il sait déjà, il le prend, il t'en décharge, avec des mains,
tu lui détaches le bras de son épaule, le droit, le gauche,
tu ajustes les tiens à leur place, avec des mains, des doigts, des lignes,
- ce qui s'est arraché, à nouveau se rejoint -
(...) »
Ce frère juif avait traversé l'amertume de l'Histoire avec le même état d'esprit de résistance ; la rencontre avec Mandelstam fut donc la rencontre avec une communauté de destin. En outre, Celan eut incontestablement un rôle de pionnier en composant et en traduisant le premier choix de poèmes de Mandelstam en 1959 et en présentant l'homme comme une voix de la conscience défendant la qualité morale de l'art dans un cadre de répression politique. Avec Pour Ossip Mandelstam : Le bruit du temps, Kiefer répond à la conception celanienne du poète comme passeur et reprend lui-même le relais en réinterprétant la tradition poétique, en la déplaçant dans son propre langage, avec son propre souffle existentiel. Le bruit du temps, c'est, bien sûr, ainsi que Mandelstam intitula ses écrits autobiographiques ; mais c'est un autre bruissement qui résonne également dans le tableau de Kiefer, celui des citations qui s'enchâssent depuis la nuit des temps, cette fragile polyphonie des voix qui a pour nom tradition.
Andrea Lauterwein,
Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan
Editions du Regard, Paris, 2006.
Anselm Kiefer,
Pour Ossip Mandelstam : Le bruit du temps, 1996.