Carlos Liscano au Matricule des anges
Le Matricule des Anges est devenu cette revue irremplaçable qui, en mettant en ligne ses anciens numéros, constitue peu à peu un recensement incomparable de la littérature en train de se faire. J'ai recensé ici les critiques du Matricule relatives aux livres de C. Liscano traduits en français.
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La Route d'Ithaque
A travers un roman et quelques récits, l'écrivain uruguayen Carlos Liscano s'échappe dans une quête sans apaisement autre que l'absurde.
Ne nous fions pas à la lassitude du narrateur, son ton désabusé, son fatalisme pseudo-philosophique, son goût amer du ressassement qui entachent les premières pages de ce roman. Bientôt, La Route d'Ithaque quitte les ratiocinations et le piètre nombril du narrateur, pour croiser le monde qui l'entoure, si décevant soit-il. On comprend peu à peu qu'une glauque histoire de drogue lui a valu la prison, là-bas, en Uruguay. Comme son auteur, qui a quitté son pays après avoir été incarcéré et torturé par le régime militaire, il tente l'exil en Suède. Monde meilleur ? Une femme, un foyer, deux enfants d'un premier mariage de la belle, l'attendent. Serait-ce sa Pénélope ? Mais incapable d'assumer la sécurité d'une assommante et routinière vie petite-bourgeoise sans compter la langue rebutante il va fuir. D'abord pour trouver la communauté des immigrés, ensuite pour retrouver à Barcelone la langue espagnole.
Le moindre intérêt de ce récit sans misérabilisme n'est pas de brosser un tableau sans indulgence ni complaisance politiquement correcte du milieu de l'immigration. Latinos, Asiatiques, Polonais ou Éthiopiens ne se font pas de cadeau. Ils cultivent leurs haines raciales, leurs délires politiques, ils s'entretuent pour des parcelles d'influence et de magots, pire que le monde scandinave doublement froid qui ne les accueille qu'avec la plus grande prudence, voire en les exploitant. Notons que la compagne provisoire et abandonnée de notre Vladimir, elle, fait preuve d'une grande humanité, même si elle n'est guère capable de comprendre son rejet fataliste de la société, son errance improductive... Plus loin, à Barcelone, il rejoint " la place la plus canaille de toute l'Espagne ". Partout " métèque ", il s'enfonce, non sans un narcissisme de la déréliction, parmi les marginaux de tous poils et de toutes drogues, jusqu'à la folie...
Moins qu'une quête, il s'agit d'une fuite. Cette " littérature de pauvreté " selon les termes de l'auteur, et bien dans la lignée de Juan Carlos Onetti, autre écrivain d'Uruguay, confine au nihilisme du désenchantement. On pourra ne pas adhérer à cette anti-éthique, mais on devra reconnaître à Liscano un certain talent évocatoire, une prenante mélancolie. Roman de l'inadaptation, aussi bien métaphysique que sociale et politique, La Route d'Ithaque, faute d'autre référence à Homère, reste une odyssée contemporaine pour laquelle il n'y a que le chemin, ses embûches, ses déceptions et aliénations, et jamais d'Ithaque.
Liscano est peut-être un nouvelliste plus incisif. Parmi un ensemble, certes inégal, où l'on discerne une fois de plus l'influence d'Onetti puis celle Kafka, voire Borges ou Camus, on est frappé par la variété de sa palette littéraire. Ces récits sont tantôt policiers, tantôt humoristiques, tantôt de l'ordre du monologue poétique... Il est cependant un peu facile (dans " Le gardien ") de confronter mendiant et vigile d'une alimentation de luxe pour les lier dans la même précarité. Heureusement le souffle vertigineux de l'absurde emporte ce récit dans lequel un prisonnier et son juge sont complices jusque dans la sujétion partagée aux tyrannies, fussent-elles administratives et légales. Seules l'autodérision et l'écriture, cette ironie constante envers les systèmes politiques, permettent au " Rapporteur " du récit-titre d'imaginer une échappatoire. Ce journal imposé par les tortionnaires mène-t-il au roman fantasmé ? " On accepte ce qui est tragique, tout le reste n'est que littérature ". C'est ainsi qu'il fuit et domine les outrages d'un emprisonnement sans autre motif que le caprice de la dictature.
Carlos Liscano a vécu dans sa chair ce que Kafka avait vécu dans les pages de son Procès ; reste à savoir s'il n'a ajouté qu'une honorable variante, ou s'il a innové en y glissant une intonation ludique bien à lui...
Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges N° 61, mars 2005
Carlos Liscano
La Route d'Ithaque
Belfond
324 pages, 19,50 e
Le Rapporteur
et autres récits
10/18
256 pages, 5,90 e
Traduits de l'espagnol (Uruguay) par
Jean-Marie Saint-Lu
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L' Ecrivain et l'autre
L'Écrivain et l'autre est à la littérature ce que Le Fourgon des fous était à la torture : une mise à nu radicale de l'acte d'écrire, l'exploration lucide d'une aliénation volontaire. Saisissant.
Le livre se présente comme une succession de notes écrites en marge d'un livre empêché. Notes sur l'acte créatif qui développent, comme en écho les unes par rapport aux autres, une forme d'intranquillité aiguë. Ce n'est pas toutefois seulement l'écriture qui est passée ici aux rayons X d'une radioscopie intime. C'est la vie même. Pour expliquer le titre du livre, disons tout de suite, que " l'autre ", ici, c'est l'homme Liscano quand Liscano n'est pas l'écrivain. " Tout écrivain est une invention.
Il y a un individu qui est un, et un jour il invente un écrivain dont il devient le serviteur ; dès lors, il vit comme s'il était deux. " À l'écrivain revient la solitude, le retrait de la vie. À l'autre le soin de gérer le quotidien, faciliter le travail de l'écrivain. Cette schizophrénie consentie, forcément, plonge ses racines dès la naissance de l'écrivain Liscano, en prison. " Dans les pires moments, sous la torture, dans l'isolement prolongé du cachot, la seule chose à laquelle je pensais c'était que je devais survivre " écrit-il avant de préciser quelques pages plus loin évoquant sa libération en 1985 : " Je crois que ce qui m'a permis de ne pas sombrer dans le désespoir c'est que j'ai pris conscience de ma situation et du fait que j'avais un personnage à nourrir : l'écrivain que j'avais inventé en prison. Je me suis consacré à lui. Ç'a été mon salut. " À cette réflexion sur ce rapport entre l'écrivain et l'autre, entre l'écriture et la vie, Carlos Liscano apporte de multiples illustrations tirées de sa vie, et plus encore, du deuil multiple à quoi la prison l'a condamné : le deuil des parents morts alors qu'il était détenu, le deuil des années envolées. On trouve au coeur du livre des pages d'émotion pure lorsque, par exemple, l'écrivain évoque le suicide de son père, les larmes qu'il verse enfin dans un cimetière de Stockholm sur ses morts uruguayens.
Si la mort hante (avec l'idée du suicide) ses pages d'une impudique pudeur, l'écrivain reste fidèle à ce qui l'a conduit à l'écriture dans l'enfer carcéral : " L'effort le plus difficile pour écrire consistait à m'isoler dans l'isolement. Ne pas laisser à la répression assez de place pour entrer dans ma tête, organiser un monde à part sans lien avec l'immédiateté. Lutter pour une phrase bien faite, pour l'adjectif exact ". Les murs apparemment tombés, l'écriture n'a pas pour autant perdu de sa nécessité : " écrire en démocratie, n'est-ce pas résister ? La littérature ne doit-elle pas toujours être un mode de résistance ? " Reste la page blanche, le puits (image récurrente empruntée à Onetti), l'absence métaphysique qui appelle incessamment l'écriture : " Il y a dans le coeur de l'écrivain un immense lac de silence. Dans le calme instable de ce lac, parfois, tout à coup, un éclair noir déchire la luminosité pour lier ce qui est et ce qui n'est pas, ce qui n'est pas et ce qui est, ou deux choses qui ne sont pas mais renvoient à une troisième. Voilà le sort de l'écrivain : lorsque l'éclair déchire le lac, chose rare dans une vie, la littérature advient. " Et l'écrivain alors rejoint l'autre, enfin. DE CARLOS LISANO
Traduit de l'espagnol (Uruguay) par Jean-Marie Saint-Lu, Belfond,191 pages, 17 e
L'Écrivain et l'autre
Thierry Guichard
Le Matricule des anges N° 112, avril 2010