Le début d'un dialogue
Marc a dix ans. Il vit en Corse et lit, avec sa maman, l'autobiographie de Vladimir Voïnovitch en Russe. Il nous a écrit un message auquel a répondu un ami traducteur, qui a notamment traduit en Albanais la trilogie des romans de Beckett . Je recopie ici leurs messages, tant leur conversation est importante à mes yeux.
"Bonjour, je m’appelle Marc. J’aimerais vous parler du livre russe que nous lisons avec ma mère. Le livre de Vladimir Voïnovitch. « Le roman de ma vie ». Ce livre retrace la vie de cet écrivain dans les plus fins détails. J’aime ce livre même s’il est inquiétant. Il sensibilise les gens aux difficultés de la vie. Ma mère me dit que cet auteur était un dissident ce qui veut dire que les autorités, le gouvernement de l’URSS il y a longtemps n’aimaient pas ce qu’il inventait et l’ont envoyé à l’étranger et lui ont interdit de revenir. C’est très émouvant…… Mais pour l’instant on lit des chapitres sur son enfance et la guerre. Ce qui m’a impressionné le plus c’est le moment où Voïnovitch demande à son père « est-ce-que tu as tué des fachistes ? » Et son père lui répond : « non, heureusement » parce que pour lui tuer un homme même très méchant était très grave. C’est étonnant parce que je pense que, quand il y a, la guerre, partout on tue toujours. Il y a beaucoup d’histoires vraies dans ce livre. Je me rappelle aussi que pendant la guerre et la famine le plat préféré de Voïnovitch était les galettes faites sans farine et avec des épluchures de pommes de terres qu’il ramassait dans la cuisine des militaires qui vivaient à côté. Une chose intéressante est qu’au début il avait seulement deux livres à la maison la vie du christ écrit par Matthieu et « L’école » de Gaïdar. Je crois qu’il a eu une chance de trouver un récit de Jak London plus tard qui s’appelle « l’amour pour la vie » je crois qui l’a beaucoup marqué. Ils avait de la lecture et des amis dans sa vie mais ce n’était pas toujours simple. Je vous raconterais la suite….. Je suis content de vous écrire comme ça même si j’ai pas l’habitude. on peut raconter une vraie histoire."
Oiseau En Vol
Un bonjour pour Marc : eh bien, c'est très difficile pour un enfant de lire sur d'autres enfants qui n'ont jamais eu sa chance : vivre dans la dignité. Je me souviens du regard de mon ami de classe, nous avons tous les deux 14 ans ensemble.... C'est le matin, les cours commencent à 8 heures. Notre école est vraiment une toute petite école, avec quatre salles de classe, en tout et pour tout. L'institutrice n'est pas encore arrivée, elle habite dans une ville voisine et elle fait une demi heure de bus, et puis une bonne heure à pied. Nous sommes dans un village qui se situe au pied d'une montagne. On n'a pas les cléfs de l'école, on attend dans la cour, chacun essayant de se cacher derrière les murs ou les buissons juste à côté. Et là je vois mon copain de classe qui arrive. Il habite la maison tout en haut du village. Les mains dans les poches, un sac en toile pour porter les livres en bandouillère, il avance vers nous. Il fait très froid, -5°, peut-être bien -10°. La neige s'est transformée en glace, d'une couleur sombre. Et là, je vois les pieds de mon copain, sans chaussures ni de chaussettes. Petits pieds rouges, ensanglantés. Mon copain fait partie d'une famille de dix personnes, un des ses oncles a fui le pays, illégalement, en traversant la frontière dans la nuit. Il ne l'a jamais connu, cet oncle. Et pourtant, le régime s'en ai pris à lui, à sa famille, pour un oncle qu'il n'a jamais connu, et aujourd'hui il vient à l'école pieds nus. Je sens une terrible tristesse, moi qui ai au moins une paire de chaussures. L'insitutrice arrive, ouvre les portes, nous entrons. Chacun doit apporter de sa maison une peu de bois, l'école n'en a pas. Mon ami c'est celui qui apporte le plus, son père travaille comme bûcheron, il fournit en bois la coopérative agricole, pour un salaire de 1.5 leks par jour, équivalent d'un kg pain de maïs. L'institutrice voit ses pieds et l'appelle auprès de notre poêle, pour se rechauffer. Il s'approche doucement, comme pris en faute, sans rien dire. Il ne parle presque jamais, toujours en retrait. C'est un cancre, les bonnes notes ne sont pas pour lui. En tout cas, avec sa "biographie de déclassé", il n'espère rien. Il va finir bucheron comme son père. Quand je suis rentré chez ma grande-mère, j'ai raconté cela en sanglots, inconsolable. Je me souviens que ma grande-mère me disait : ne pleure pas, mon enfant, ne pleure pas, il s'est habitué à cela, il ne sent pas le froid. Beaucoup plus tard, elle m'a confié qu'elle m'avait dit cela parce qu'elle avait peur que je ne devienne quelqu'un de trop sensible, tandis que notre vie voulait des hommes durs ; elle avait tout simplement peur pour moi. Je pense souvent à cet enfant et à cette scène. J'ai entendu dire que, après la chute du communisme, son oncle est rentré au pays et a beaucoup aidé sa famille qu'il n'avait pas vue depuis trente ans.
Salut, Marc.
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