Mardi 12 juillet 2011 2 12 /07 /Juil /2011 21:42

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On peut dire que Mandelstam est «apparu» à Celan tel une épiphanie mystique. Il le dit dans le poème Après-midi avec cirque et citadelle du recueil La rose de personne :

« [...] j'ai entendu, finitude, ton chant,

et je t'ai vu, Mandelstam ».

Dans Tout est autrement, le geste d'identification de Celan est illustré par l'échange salutaire de certains membres de leurs corps :

« (...)

le nom d'Ossip vient à ta rencontre, tu lui racontes

ce qu'il sait déjà, il le prend, il t'en décharge, avec des mains,

tu lui détaches le bras de son épaule, le droit, le gauche,

tu ajustes les tiens à leur place, avec des mains, des doigts, des lignes,

 

- ce qui s'est arraché, à nouveau se rejoint -

(...) »

 

Ce frère juif avait traversé l'amertume de l'Histoire avec le même état d'esprit de résistance ; la rencontre avec Mandelstam fut donc la rencontre avec une communauté de destin. En outre, Celan eut incontestablement un rôle de pionnier en composant et en traduisant le premier choix de poèmes de Mandelstam en 1959 et en présentant l'homme comme une voix de la conscience défendant la qualité morale de l'art  dans un cadre de répression politique. Avec Pour Ossip Mandelstam : Le bruit du temps, Kiefer répond à la conception celanienne du poète comme passeur et reprend lui-même le relais en réinterprétant la tradition poétique, en la déplaçant dans son propre langage, avec son propre souffle existentiel. Le bruit du temps, c'est, bien sûr, ainsi que Mandelstam intitula ses écrits autobiographiques ; mais c'est un autre bruissement qui résonne également dans le tableau de Kiefer, celui des citations qui s'enchâssent depuis la nuit des temps, cette fragile polyphonie des voix qui a pour nom tradition.

 

Andrea Lauterwein,

Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan

Editions du Regard, Paris, 2006.

 

Anselm Kiefer,

Pour Ossip Mandelstam : Le bruit du temps, 1996.

 

Par (+ T.)
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Samedi 9 juillet 2011 6 09 /07 /Juil /2011 08:26

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Fiche d'Ossip Mandelstam au NKVD, 1934

 

 

En me persécutant, Monde, que retires-tu ?

Où est l’offense puisque j’essaie seulement

De mettre des beautés dans mon intelligence

Plutôt que mon intelligence dans les beautés.

(Mandelstam)

 

Philippe Jaccottet nous rapporte ceci :

 

« On raconte que Mandelstam, dans le camp, le goulag, de Sibérie où il a passé ses dernières années, aurait récité des poèmes de Pétrarque aux autres prisonniers. Malgré la faim, le froid, ils écoutaient, les oiseaux noirs aussi, qui s'arrêtaient un instant de tourner autour de la mort, seule libération des déportés. Dieu sait qu'il n'est rien de plus éloigné du lumineux Pétrarque que ces hommes en haillons. Mais ajoute-t-il, la poésie dans ce cas, c'était un peu comme la goutte d'eau pour un homme qui marche dans le désert, quelque chose qui tout à coup prend un poids d'infini et vous aide à traverser le pire.

Des récits de la Kolyma, l'enfer des camps russes, nous disent que la poésie aura été parfois la forteresse, et non pas du tout une échappatoire. La poésie parle toujours au nom de la vie. »

 

Cette parole au nom de la vie nous n'en aurions connu presque rien si l'amour insensé de Nadejda Mandelstam ne lui avait pas fait apprendre par cœur les poèmes de son mari, les cachant au fond d'elle-même, là où les sbires de Staline ne pouvaient les débusquer. Tout avait été soigneusement brûlé des écrits de Mandelstam. La parole de sa femme, la fervente mémoire d'une femme, l'ont sauvé de la nuit.

« Contre tout espoir » est son récit pathétique, le témoignage de la résistance morale et spirituelle de l'humanité face au monde concentrationnaire. Pour elle et son ami Varlam Chalamov, auteur de Récits de la Kolyma, le poète a une responsabilité morale et « il offre son propre sang pour donner vie à un paysage surgissant. Si cette limite n'existe pas, s'il ne sait pas se donner, il n'est pas un poète ».

 

« Il ne vivait pas pour la poésie, il vivait par elle. Il lui était donné de savoir avant de mourir que la vie c’était l’inspiration. » (Varlam Chalamov)

Mandelstam était donc un grand poète, il s'est donné.

Il nous a fait comprendre la signification de l'exil et du passé dont il faut prendre congé, de la foi en l'avenir. Et les petits matins de torture des révolutions usurpées. Et cette terre russe qui a tant besoin de sang aujourd'hui encore.

 

Parmi les nombreux poètes juifs assassinés par Staline, Mandelstam demeure la figure de proue, le symbole de cette barbarie, car il était en son temps considéré comme l'un des plus grands poètes en langue russe avec Akhmatova et Pasternak. On l'imagine toujours émacié s'appuyant au sol vide de sa vie. Ce ne fut que vers la fin dans les cercles infernaux de la Kolyma.

Il faut se rappeler qu'il ne fut pas seulement cette pantelante victime du fascisme soviétique. C'était un être hallucinant de vie. Incroyablement brillant, attentif aux autres, immergé dans la musique, voguant par-dessus les langues qu'il apprenait d'instinct. Mandelstam était l'éblouissement même. Il était un feu-follet, il virevoltait dans les mots

Il était naturellement le meneur en poésie imposant le respect à tous, et même à Maïakovski !

« Ce garçon plutôt malingre avec des fleurs de muguet à la boutonnière », est celui qui jetait « des éclairs de conscience dans la syncope des jours ». Comme Marina Tsétaëva qu'il n'aimait pas, il vivait dans une misère digne et noble.

Sa grande amie Akhmatova nous a laissé des souvenirs poignants de ce personnage irradiant:

 

C'étaient des temps apocalyptiques et le malheur nous suivait à la trace. 

Traces de Mandelstam

Il était né à Varsovie le 15 janvier 1891. Il mourra dans les camps le 27 décembre 1938 à Vtorava Rechka, près de Vladivostok, à 12heures trente, comme le mentionne le constat officiel, vieillard épuisé de quarante-sept ans. Camp de transit n°3/10 près de Vladivostok est-il mentionné par les bureaucrates de la mort. Ce froid comme un couteau, ce froid qui le dévore est alors son seul horizon. Si faible qu'il ne tenait même pas debout, il verra la glaciation du corps prendre possession de lui. Mort de faim et de froid, lui qui avait fait la célébration de la pelisse !

Iossif Emilievitch Mandelstam écrit à sa femme Nadejda dont il est alors séparé : « je suis complètement anéanti. J'ai même laissé tomber les poèmes. Je ne tiens pas en place ».

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Ces doigts sont comme des vers

et ses mots ont le poids lourd de la vérité

Il rit au travers de son épaisse et broussailleuse moustache

et le cirage brille au sommet de ses bottes

 

Autour de lui, un tas de chefs minces de cou

Les sous-hommes zélés dont il joue et se joue,

Tel siffle, tel miaule, geint ou ronchonne,

Lui seul frappe du poing, tutoie et tonne,

En forgeant, tels des fers à cheval, ses décrets...

 

Les dictateurs ont rarement le sens de l'humour, leurs adorateurs encore moins. Mandelstam le savait, il a pourtant défié « le montagnard du Kremlin ».

 

Nous vivons, sourds au pays en dessous de nous,

Dix marches plus bas personne n’entend nos paroles,

Mais si nous tentons la moindre conversation

Le montagnard du Kremlin y prend part.

(de "Staline" - 1934)

Pour ces épigrammes de 1933, Mandelstam fut condamné à mourir dans la lointaine Sibérie. Il sera arrêté durant la nuit du 16 mai 1934 avec le mandat n°512, tentera de suicider en s'ouvrant les veines, puis en se jetant par la fenêtre. Il est condamné à trois ans d'exil "pour composition et diffusion d'œuvres contre-révolutionnaires".

Désormais il est dans les mâchoires du Moloch. Une pseudo-clèmence obtenue par Pasternak, le même qui dédiera ses poèmes à Staline, l'amènera en exil à Voronej .

En mai 1937, il retourne à Moscou à la fin de son bannissement. Et il est à nouveau arrêté le 2 mai 1938, et condamné à cinq ans de travaux forcés au goulag. Personne n'ose intervenir cette fois. Et il sera déporté dans un camp de Sibérie, celui « des deux rivières ». Il mourra trois mois plus tard et son corps sera jeté dans la fosse commune :

La mort de l'artiste ne doit pas être exclue de la chaîne de ses actes créateurs; il faut plutôt voir en elle son maillon final. Il aura mis en pratique son jugement.

 

Jamais il n'aura voulu plier contre l'oppression, rejoignant les deux seules résistantes, Akhmatova et Tsétaëva, les autres échangeant leur vie contre la lâcheté, Pasternak en tête. Certes dans ses poèmes de 1937, qu'il savait lus par les autorités, il louange Lénine, et Staline, mais sans doute est-ce de l'humour noir ou les chapelets égrenés par un homme à bout.

Je l'espère du moins. Car nous ne pouvons l'imaginer qu'irréductible, debout, lançant la purification de ses vers à la face des avenirs.

Les mots de Mandelstam

 

Mais l'ombre du poète va au-dessus des miradors.

Ainsi la poésie de Mandelstam est totalement en creux de celle de Paul Celan, qui sans cesse fait appel à sa mémoire, et le célèbre au travers des métaphores de l'amande ou de l'amandier, nom en allemand de Mandelstam. "Sa prose de laquais", d'après Staline, aura enseveli ses bourreaux :

En me privant des mers et de l’élan et de l’aile, en donnant à mon pied l’assise d’une terre violente qu’avez-vous obtenu ? Piètre calcul !

Vous ne m’avez pas pris ces lèvres qui remuent.

 

Lui « l'excroissance folle », le sacrifié de l'histoire ose maintenant hurler en nous. Et sa folle espérance court devant nous, prenant appui sur son désespoir:

Le pas qui nous porte sera trop loin de nous

Les fleurs immortelles, le ciel d’un seul tenant

Et ce qui adviendra : simple promesse… 4 mai 1937.

 

Je n'ai d'ailleurs vraiment rencontré la poésie de Mandelstam qu'au travers des traductions en allemand de Paul Celan, le russe m'étant hélas étranger, ou des tentatives françaises d' Henri Abril, de Markowicz, de Philippe Jaccottet. Mais la plupart du temps les traductions françaises nous laissent au bord de la route, car trop pleines de joliesses dans leur tentative désespérée de rendre compte de la complexité de la langue et des nombreuses assonances, des allitérations des vers. La poésie de Mandelstam semble toujours être sous tension. Sa prose abondante aussi est de la même concentration :

« La prose de Mandelstam est comme une pluie de graines qui doivent germer dans l'esprit créateur du lecteur ».Nikita Struve.

 

Pour moi Mandelstam est une suite de pierres dures, avec « de l'air qui se dérobe », des mots écrits « sans permission ». Nous savons qu'il y a un côté classique dans son écriture, se mêlant à l'art de la révolution chez lui, un symbolisme fort de ses premiers poèmes acméistes, ce mouvement poétique russe du début du vingtième siècle qui voulait parler de l'âme et s'opposera au mouvement futuriste russe.

 

Comment rendre le sucré et le suave de ses vers avec la tension intérieure du poète et son urgence?

Tant de musiques se trouvent dans ses vers, à l'intérieur même que l'équivalent poétique français est de l'ordre de l'impossible, à moins de faire des rimes sans raison. Il faut retrouver le fragile et volatil équilibre « des métamorphoses instrumentales », être musicien et poète tout à la fois.

 

Pendant une période longue de presque cinq ans Mandelstam se sera totalement tu, il avait compris la réalité stalinienne, alors Mandelstam se débarrasse définitivement du lyrisme abstrait et hors de la réalité de ses débuts. Il veut toucher presque physiquement la matérialité du sol russe et de ses vibrations.

Il dira alors qu'il est passé par le « purgatoire de la métamorphose ». Il oscille de façon permanente entre la volonté d'être compris et la fulgurance de l'ellipse.

Il porte sur lui et en lui « le bruit du temps. » et tend vers l'universel. Il parle entre le ciel et la terre, l'humain et la fumée.

 

Les poèmes de la fin sont les mieux connus, car une pitié globale est là, sans plainte ni complainte.

« Face à la mort nous n'avons qu'une ressource, faire de l'art avant elle ». (René Char).

Mandelstam aura fait de l'art, puis la mort l'aura dépassé. Mais il sera toujours resté lucide, totalement lucide.

 

Il ne me reste qu'un seul souci sur terre, un souci d'or : porter le poids du temps. 

 

Les cahiers de Voronej sont son œuvre ultime (1935-1937) dans lequel il parle de sa condition de bagnard, dans le froid et l'anonymat de ceux qui vont mourir :

 

Des monceaux de têtes s’effacent à l’horizon

Là-bas je me réduis, nul ne me remarque plus.

Mais en de tendres livres, et dans les jeux d’enfants.

Je ressusciterai pour dire : le soleil brille.

 

Ces poèmes, écrits après plus de cinq années d'errance, de silence, de misère, de luttes contre le fascisme soviétique, ne sont plus ceux de Mandelstam d'avant. La rupture de style est immense. Les supplices sont sur son corps chaque jour, chaque nuit. Sa raison chancelle.

« Non, tu n’es ni mort, ni seul » hurle-t-il encore, il était déjà les deux.

 

Le jeune poète brillant, adulé par un peuple très jeune, célèbre à 22 ans, devient le gris prisonnier les pieds dans la neige, enviant le sort des loups. Sa « mortelle envie de vivre » le tiendra pourtant debout quatre ans, de Voronej à la Sibérie.

Publiant dès quinze ans des poèmes, animant des écoles littéraires, chef de file de l'acméisme, il sera « le sensible sismographe » de toutes les émotions. Il opposera à la violence de son temps son chant d'espérance, espoir contre espoir de faussaire. Sa poésie n'est pas bloc de désespoir, mais voix qui chante, voix qui vibre. Mandelstam riait souvent aux éclats de la vie et de lui-même. Le tout dans une forme qui semble étrangement classique pour mieux nous perdre. Il a confiance dans le pouvoir de vie de la poésie, confiance au pouvoir de sa parole. Il vit pour écrire, il écrit donc il vit.

 

Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c'est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot.

 

Il va « devenir le sensible sismographe capable d’enregistrer les sursauts ou les plus délicats tremblements du monde, entendre, voir, toucher, aimer, respirer ». (Florian Rodari).

 

Dans son recueil « La quatrième prose », réponse véhémente et cinglante contre des diffamations, il définit son art poétique et surtout il a le courage insensé de solder ses comptes avec la médiocratie stalinienne.

 

« – Au milieu du chemin de ma vie, je fus arrêté dans la profonde forêt des soviets par des bandits qui s'intitulèrent mes juges. C'étaient des vieillards au cou noueux, à la petite tête d'oie, indignes de porter le poids des ans.

Pour la première et la seule fois de ma vie, la littérature eut besoin de moi, elle me pétrissait, me ballottait, me malaxait, et tout faisait peur comme dans un rêve d'enfance. »

 

Au-delà du constat, ce qui en impose est l'irréductible position du poète debout face à la société. Cette sourde et profonde confiance que sa voix passera par-dessus les horreurs du monde.

 

Il semble posséder une aura messianique. Lui le poète juif d'origine lettonne, d’un père pelletier et d’une mère pianiste, mais sans culture juive aucune, il aura été le symbole de la crucifixion des justes.

Alors elle, sa poésie, coule presque sereine, sachant qu'elle est une conscience, qu'elle éveille le peuple à la conscience, celle de sa véritable vie :

 

Au peuple il faut un vers secrètement natal

Pour qu’indifféremment il secoue sa torpeur

Et qu’avec la vague de châtaigniers aux boucles de lin

Il se lave dans le souffle du vers.

 

Sa poésie ne se veut pas moderne, mais hors du temps: « je ne suis le contemporain de personne ».

Calme et dure est sa poésie, une force intérieure toujours éclairante.

Sa poésie est d'après les russophones geste musical, chair de sons, paroles de vie. Elle est avant tout vibration. Il croit passionnément en la musique mais il sait que:

Et au son des cloches toute mon âme s’ouvre…

Mais la musique ne peut pas sauver du gouffre !

 

Il a fouillé et modelé la tourbe de la langue russe. Elle est autre depuis son ensemencement.

Permanence de Mandelstam

Il devient notre frère intemporel. il croit en l'homme universel, en la culture universelle. Il est à cheval sur le classicisme et le moderne, sur la nature et la culture. Il saura aussi devenir d'une simplicité immédiate, quittant sa haute construction poétique pour regarder le gel bien face, le gel des hommes.

Lui le sang de la poésie enseveli sous la neige, nous regarde encore. Cette douce ferveur de la parole aura franchi les camps de concentration jusqu'à nous, un vibrato large contre la mort et l'oubli.

Sa résistance politique fut une résistance poétique. Cet homme traqué, se faisant journaliste au fin fond de la Russie pour que l'œil de Moscou ne le voit pas, ne capitulera pas. Tant que ses lèvres auront remué, il aura écrit, griffonné sans cesse, fait des variantes, des repentirs.

 

Et quand je vais mourir ayant servi mon temps

Moi de tout temps l'ami de tout vivant sur terre,

Retentira plus haut et plus immensément

L'écho du ciel dans ma poitrine toute entière.

 

Mandelstam

Il prend la parole pour tous les hommes, tous ceux qui vont mourir, tous ceux qui vont vivre. Il est vigie. Les temps restent dangereux et on continue à tuer les poètes - preuve pour Mandelstam qu'on les aime !-, les écrivains, les gens des mots. De cette génération sacrifiée monte un exemple, une raison de rester les yeux ouverts.

 

Je vis dans des potagers insignes,

Vanka le garde-clefs s'y promènerait bien

le vent trime pour rien aux usines

et s'enfuit au loin le chemin de rondins

Labourée au bord de la steppe, la nuit

Gèle avec ses feux comme des perles fines.

 

En bottes russes le maître du logis

Vexé, va-et-vient dans la chambre voisine.

Plancher aux lames distordues et bancales

Planches-cercueil de ce pont mouvant...

Chez les autres je dors toujours mal -

 

La mort seule m'est proche, et mon banc.

 

(Traduction Henri Abril)

 

Ossip Mandelstam est devenu un phare pour la poésie d'aujourd'hui, les compositeurs (Kurtag, Hölliger,...), le mettent en musique, des études fleurissent, et il aura gagné contre les herbes folles de l'oubli.

Brodsky, Celan ( qui lui a dédié son recueil « La rose de Personne ») auront reconnu la grandeur de sa poésie. Nadejda aura gagné sa vie à pouvoir redire les poèmes gravés dans l'écorce de sa chair, ses marches dans la nuit, pour retrouver la scansion exacte du rythme si particulier de sa poésie, afin que la plus infime goutte de ses mots ne se perde aucunement. Elle aura, comme un personnage de Fahrenheit 451 de Bradbury, appris par cœur les rondes d'humanité, la fraternité des écrits de son mari. L'amour aura fait reculer la nuit et les roues des moulins dorment encore dans la neige.

Il pensait à un destinataire inconnu, nous sommes celui-là même. Nous lisons les mots sur ses lèvres qui remuent encore et toujours.

 

En m'enlevant les mers, et l'envol et l'élan,

Pour mettre sous mes pieds le sol et sa contrainte,

Qu'avez-vous obtenu? Un résultat brillant :

Ces lèvres qui remuent sont hors de votre atteinte.

 

 

Gil Pressnitzer

http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/mandelstam/mandelstam.html

 

Archives et manuscrits de Mandelstam :

http://www.mandelstam-world.org/

Par (+ T.) - Publié dans : Ossip Mandelstam
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Jeudi 7 juillet 2011 4 07 /07 /Juil /2011 21:10

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Récits de la Kolyma

 

Varlam Chalamov naquit en tant qu'écrivain des amours monstrueuses du Petit Père des Peuples avec la marâtre nature de l'Extrême-Nord soviétique.

 

Votre visage jusqu'à l'os

 

Varlam Tikhonovitch Chalamov (1907-1981) passa au total vingt-deux années dans différents bagnes de Kolyma, aux limites nord de l'Union Soviétique. Au terme de quelques péripéties éditoriales, l'ensemble des textes consacrés à cette période furent traduits en trois tomes chez François Maspero de 1980 à 19821, puis repris en un volume -augmenté de douze nouvelles inédites- par La Découverte et Fayard en 1986 sous le titre : Récits de Kolyma.
Le récit inaugural -intitulé Sur la neige, s'ouvre sur une question d'apparence incongrue : "Comment peut-on tracer une route dans la neige?" qui éveille bientôt d'étranges résonances : "Un homme marche en tête, suant et jurant, il se déplace à grand-peine et s'enlise constamment dans la neige molle et profonde.
Il s'en va loin devant, et des trous noirs et irréguliers jalonnent sa route (...) C'est le premier homme qui a la tâche la plus dure, et quand il est à bout de forces, un des cinq hommes de tête passe devant." Ce premier de cordée se confond bien entendu avec l'auteur lui-même et la neige avec une métaphore aveuglante de la feuille blanche. Au moyen des Récits de Kolyma, Chalamov s'est frayé un chemin -un chemin de croix-, à travers des contrées inexplorées, vers des abîmes insoupçonnés de l'âme humaine, jusqu'à une "planète" froide, ainsi que les détenus surnommaient Kolyma ("Kolyma, Kolyma, ô planète enchantée :/L'hiver a douze mois, tout le reste c'est l'été") peuplée d'extraterrestres squelettiques, plus morts que vifs, et réduits en esclavage au nom d'un principe empreint d'une monstrueuse ironie : "Le travail est une question d'honneur, de gloire et d'héroïsme."

Dans la hiérarchie de ces damnés de la terre gelée, Chalamov appartenait en outre à la caste des réprouvés, celle des prisonniers politiques, en butte non seulement aux persécutions de la chiourme stalinienne, mais aussi soumis aux brimades et aux agressions des condamnés de droit commun, paradoxalement traités comme les enfants chéris du régime sous ces latitudes extrêmes : "...ceux qui avaient commis des crimes dans la vie courante ou dans leur travail, tout comme les voleurs récidivistes, étaient considérés comme des "amis du peuple" qui devaient être rééduqués au lieu de subir un châtiment""..
Il existe une abondante littérature concentrationnaire, mais Chalamov a connu la rare infortune de traverser tous les cercles de l'enfer terrestre, avant de parvenir au dernier : les mines d'or des confins arctiques, où il était courant de travailler jusqu'à complet épuisement par moins cinquante degrés. Il ne manque d'ailleurs pas de railler au passage le style pleurnichard de Dostoïevski à propos des tourments autrement plus supportables qu'il avait endurés au bagne ("Dans la "maison des morts", il n'y avait pas Kolyma"), ni de noter que les travaux forcés infligés aux rebelles décembristes par Nicolas 1er en 1825 correspondaient à des normes d'extraction de minerai... trois cents fois inférieures à celles en vigueur à Kolyma.
De même, telle ou telle réflexion annoncent les futures divergences avec d'autres victimes des camps et notamment avec Soljenitsyne (voir recension de leur Correspondance (Verdier 1995) dans MdA n° 14) qui trouvent leur origine dans les conditions de détention bien différentes des deux hommes : "Le camp, c'est une école négative de la vie, en tous points. Personne n'en retirera jamais rien d'utile ou de nécessaire." Tout espoir, toute possibilité de rédemption se voient jetés aux vents mauvais de la Taïga. Chalamov est un homme qui marche seul.

Par ailleurs, et surtout, son maître livre ne ressortit pas à ce genre d'écrits où, pour reprendre le constat désabusé de Predrag Matvejevitch, "l'on trouve plus de dissidence que de littérature". Ces récits dépouillés, cette prose décharnée constituent un chef-d'oeuvre tel qu'il ne s'en écrit pas dix par siècle. "Ce ne sont pas des choses qu'on lit. On s'y plonge, on ne peut s'en arracher." écrit AndréÏ Siniavski dans sa préface, non sans avoir au préalable stigmatisé un peu plus encore la singularité de cet ouvrage en assimilant la tentation d'en abandonner la lecture à un acte de traîtrise! Le lecteur se trouve ainsi placé dans la position infamante et inattendue de celui qui refuserait de relayer l'éclaireur du texte d'ouverture.
Une des possibles lectures des Récits de Kolyma est d'ordre "géologique", ce qui revient à examiner l'épais mélange de sang, de sueur, de larmes, de cruauté et de paranoïa qui s'accumula durant vingt-deux années en strates successives au-dessus du permafrost sibérien et dont se nourrissait le Moloch de l'Extrême-Nord : éviction de Beria, assassinat de Kirov, complot des blouses blanches, purges de 1937-1938, épurations tous azimuts et même épuration des épurateurs... Mais l'essentiel est ailleurs. Peut-être dans la manière impitoyable dont Chalamov parvint à classifier, tel un Mendeléev du Goulag, les quelques instincts primaires auxquels se trouve résumé l'Homme parvenu au stade ultime du dénuement physique et existentiel ("Tout ce qui lui était cher est réduit en cendres, et la civilisation et la culture s'envolent en un temps record qui peut se compter en semaines.") puis à composer d'inoubliables tragédies miniatures en combinant ces éléments fondamentaux. Ou, plus sûrement encore, dans la bouleversante dilatation de son être à la mesure des immensités glacées qui le cernaient. Chalamov a identifié son écriture à la tâche d'un arpenteur des neiges sibériennes, et sa propre personne "au seul arbre qui reste toujours vert, toujours vivant : le pin nain." Tout comme lui, Chalamov demeura enterré vif durant son hibernation de près d'un quart de siècle, et tout comme ce conifère se redresse lorsqu'il confond un réchauffement passager avec le printemps, l'enfant de Vologda releva la tête au moindre signe de vie : "Je pensais à cette femme qui était passée près de nous, la veille (...) Elle nous avait montré le ciel, un coin de firmament en criant : "Bientôt les gars, bientôt!" Je ne l'ai jamais revue mais je ne l'oublierai jamais. Je n'oublierai jamais comme elle a su nous comprendre et nous consoler. En désignant le ciel, elle ne pensait pas du tout à l'au-delà. Non, elle nous montrait simplement que le soleil invisible était en train de se coucher à l'ouest et que la journée de travail touchait à sa fin. Elle nous avait redit à sa façon les mots de Goethe sur les cimes des montagnes."
Un jour qu'un supérieur du camp lui demanda de rédiger une requête larmoyante, Chalamov fit la découverte suivante : "Je n'avais pas pu extraire de mon cerveau desséché un seul mot inutile (...) et ce n'était pas parce que mon cerveau était fatigué et à bout de forces, mais parce qu'au siège de la mémoire, là où il y a des adjectifs enflammés, je n'avais plus rien que la haine." L'oeuvre de Chalamov ressemble aux derniers portraits connus de l'auteur, peu avant sa mort dans un hospice de vieillards : la peau et les os.

À signaler aussi Les Cahiers de la Kolyma (Nadeau, 1991) qui rassemble des poèmes écrits pendant et après la détention de Chalamov ainsi qu'un essai autobiographique aussi bref que précieux : Fragments de mes vies.

 

Éric Naulleau

 

1 Quai de l'Enfer, La Nuit (tous deux repris en livre de poche-Biblio) et L'Homme transi.

 

Récits de Kolyma
Varlam Chalamov
Traduit du russe par
Catherine Fournier
La Découverte/Fayard
1200 pages, 260 FF

 

Le Matricule des anges, N° 17, sept-oct. 1996

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Les Années vingt

 

Deux témoignages essentiels sur les premières années du pouvoir bolchevique paraissent simultanément. Souvenirs d'un bref âge d'or littéraire par Varlam Chalamov et Korneï Tchoukovski.

 


Ce fut en 1962, à la demande d'un éditeur, que Varlam Chalamov entreprit de rassembler ses souvenirs sur les années 20. Si toutes ces pages semblent participer d'une effervescence et d'un enthousiasme post-révolutionnaires pourtant depuis longtemps révolus, il faut préciser que l'auteur venait de passer près d'un quart de siècle en hibernation dans les confins du goulag sibérien, expérience dont il fit la matière du chef-d'oeuvre de la littérature concentrationnaire : Les Récits de Kolyma. Le rôle du Prince charmant échut à Kroutchev, inspirateur d'un bref dégel idéologique, et l'enfant de Vologda se réveilla avec une foi intacte dans les idéaux de sa jeunesse : "les luttes sociales" et "la littérature", double préoccupation ainsi exprimée : "Toute ma vie s'est résumée à honorer deux divinités, celle du devoir et celle de la prophétie."
La seconde moitié du livre -qui donne son titre à l'ensemble- vaut essentiellement pour une précieuse nomenclature des personnalités et des mouvements littéraires du moment, mais Chalamov parvient si habilement dans la première partie à mêler éléments autobiographiques et aperçus sur l'atmosphère survoltée qui régnait alors dans "Moscou en pleine ébullition" que certains passages soutiennent la comparaison avec les meilleures pages de ses oeuvres maîtresses comme La Quatrième Vologda. Les idées révolutionnaires évoquent ici une matière en fusion dont aucun moule n'aurait encore déterminé la forme définitive, dans la mesure où les débats en cours portaient aussi bien sur la place de l'intelligentsia dans le nouvel ordre soviétique... que sur la question de savoir si les femmes pouvaient continuer à se parfumer. La chiourme stalinienne se chargea en plusieurs temps de tarir "cette vague de liberté qui saoula d'oxygène l'année dix-sept" mais Chalamov ressemble à ces pins du Grand Nord qui ne s'enterrent sous la neige Que pour mieux se redresser au moindre signe de réchauffement. Un séjour de vingt-deux ans dans le dernier cercle de l'enfer terrestre s'avéra insuffisant pour briser cet homme d'exception ou émousser une plume qu'il maniait redoutablement, ainsi qu'en atteste ce jugement sur Romain Rolland, l'un de ces intellectuels occidentaux pro-soviétiques que Lénine désignait sous le terme générique d'"imbéciles utiles" : "En somme, pour nous, tout ce qu'il y avait de pire à l'époque dans la littérature et l'intelligentsia de l'Occident était incarné par Romain Rolland. (...) En lisant récemment une biographie d'Apollinaire, j'ai été ravi d'apprendre que celui-ci aurait divorcé parce que sa femme, dans une lettre, avait fait l'éloge de Romain Rolland. Je comprends parfaitement Apollinaire. Et je lui serre la main."Célébrissime auteur pour enfants dans son pays, critique et traducteur réputé, familier, entre autres, de Gorki, Maïakovski, Chlovski, Zamiatine, Akmatova et Blok, Korneï Tchoukovski demeure pourtant à peu près inconnu en France1. Dans cette perspective, la traduction du premier volume de son Journal constitue à la fois l'opportunité de faire connaissance avec une personnalité très attachante, de découvrir maints aspects méconnus de certains des contemporains capitaux déjà cités et de revivre au jour le jour la naissance, l'enfance puis l'âge ingrat d'un pays appelé jadis Union soviétique.À mesure que l'on avance dans la lecture de cet ouvrage -qui se dévore comme un roman d'aventures, une certitude s'impose : Korneï Tchoukovski devait avoir de l'encre à la place du sang. En dépit d'une santé fragile, compliquée par un soupçon d'hypocondrie, et d'incessantes difficultés matérielles, ses livres pour la jeunesse alternent avec des essais et des traductions, les conférences succèdent aux articles critiques. À ce dernier sujet, l'auteur du Crocodile se déleste bien vite des afféteries stylistiques et d'une certaine mièvrerie juvénile pour se révéler un exégète de première force, si l'on en juge notamment par cette appréciation émise vers 1908 : "Je lis Berdiaev. Il a une particularité : sa page 12 est toujours ennuyeuse et morne. C'est mauvais signe. car tout le monde peut écrire dix pages, mais la onzième et la douzième sont les plus dures."Pour d'évidentes raisons de sécurité, Tchoukovski s'abstient autant que possible de tout jugement politique, voire même de toute référence directe à l'actualité. Plusieurs passages possèdent cependant une inestimable valeur historique, à commencer par la veillée funèbre du marin dont l'assassinat provoqua l'insurrection du Potemkine ou cette réflexion sur Gorki qui jette une lumière crue sur les rapports complexes que ce dernier entretenait avec les nouveaux maîtres du Kremlin, dont il était pourtant officiellement l'enfant chéri : "Il dit toujours ils à propos des bolcheviks. Il n'a pas dit une seule fois nous. Il en parle toujours comme s'il s'agissait d'ennemis." De même, une confidence du 21 janvier 1928 permet de dater avec précision l'instant où le bras de fer entre écrivains et idéologues tourna définitivement à l'avantages des seconds : "Finalement, ils n'interdisent pas beaucoup de livres (...) pour la bonne raison que nous nous sommes laissés pervertir, que nous nous sommes adaptés et que nous n'arrivons pas à écrire quoi que ce soit de spontané et de sincère."

Au gré de cet extraordinaire herbier littéraire, patchwork de portraits sans concessions, de choses vues, de croquis sur le vif, de mots d'enfant, de citations ou d'histoires juives de Maïakovski, sans oublier les comptes-rendus des démêlés ubuesques de notre écrivain avec la censure (mention spéciale au caviardeur qui, dans un conte de Tchoukovski, jugea "antirévolutionnaire" le comportement d'un poussin se réfugiant sous l'aile de sa mère), certains fragments textuels brillent d'un éclat singulier. L'on pense notamment à la visite que Tchoukovski se décide enfin à rendre à une actrice, pour apprendre qu'elle s'est défenestrée trois jours auparavant ou à cette lettre adressée à Gorki en 1919 : "Cher écrivain, n'y aura-t-il pas une amnistie à l'occasion de l'éminente commémoration de vos cinquante ans? Je suis en prison parce que j'ai tué ma femme -quatre jours après notre mariage; je venais de découvrir que j'étais impuissant, je n'avais pas pu lui ravir sa virginité. Ne pourrait-on pas décréter une amnistie?"

 

1 À signaler cependant un essai paru en français : Les Futuristes (L'Âge d'Homme)

 

Eric Naulleau, Le Matricule des anges N° 20, juillet-août 1997

 

Les Années 20 - Varlam Chalamov

Traduit du russe par Christiane Loré et Nathalie Pighetti-Harrison
Verdier - 192 pages, 98 FF


Journal 1901-1929 - Korneï TchoukovskI

Traduit du russe par Marc Weinstein
Fayard - 600 pages, 198 FF

 

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Jeudi 7 juillet 2011 4 07 /07 /Juil /2011 18:39

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Le Matricule des Anges est devenu cette revue irremplaçable qui, en mettant en ligne ses anciens numéros, constitue peu à peu un recensement incomparable de la littérature en train de se faire. J'ai recensé ici les critiques du Matricule relatives aux livres de C. Liscano traduits en français.

 

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La Route d'Ithaque

 

 

A travers un roman et quelques récits, l'écrivain uruguayen Carlos Liscano s'échappe dans une quête sans apaisement autre que l'absurde.

Ne nous fions pas à la lassitude du narrateur, son ton désabusé, son fatalisme pseudo-philosophique, son goût amer du ressassement qui entachent les premières pages de ce roman. Bientôt, La Route d'Ithaque quitte les ratiocinations et le piètre nombril du narrateur, pour croiser le monde qui l'entoure, si décevant soit-il. On comprend peu à peu qu'une glauque histoire de drogue lui a valu la prison, là-bas, en Uruguay. Comme son auteur, qui a quitté son pays après avoir été incarcéré et torturé par le régime militaire, il tente l'exil en Suède. Monde meilleur ? Une femme, un foyer, deux enfants d'un premier mariage de la belle, l'attendent. Serait-ce sa Pénélope ? Mais incapable d'assumer la sécurité d'une assommante et routinière vie petite-bourgeoise sans compter la langue rebutante il va fuir. D'abord pour trouver la communauté des immigrés, ensuite pour retrouver à Barcelone la langue espagnole.
Le moindre intérêt de ce récit sans misérabilisme n'est pas de brosser un tableau sans indulgence ni complaisance politiquement correcte du milieu de l'immigration. Latinos, Asiatiques, Polonais ou Éthiopiens ne se font pas de cadeau. Ils cultivent leurs haines raciales, leurs délires politiques, ils s'entretuent pour des parcelles d'influence et de magots, pire que le monde scandinave doublement froid qui ne les accueille qu'avec la plus grande prudence, voire en les exploitant. Notons que la compagne provisoire et abandonnée de notre Vladimir, elle, fait preuve d'une grande humanité, même si elle n'est guère capable de comprendre son rejet fataliste de la société, son errance improductive... Plus loin, à Barcelone, il rejoint " la place la plus canaille de toute l'Espagne ". Partout " métèque ", il s'enfonce, non sans un narcissisme de la déréliction, parmi les marginaux de tous poils et de toutes drogues, jusqu'à la folie...
Moins qu'une quête, il s'agit d'une fuite. Cette " littérature de pauvreté " selon les termes de l'auteur, et bien dans la lignée de Juan Carlos Onetti, autre écrivain d'Uruguay, confine au nihilisme du désenchantement. On pourra ne pas adhérer à cette anti-éthique, mais on devra reconnaître à Liscano un certain talent évocatoire, une prenante mélancolie. Roman de l'inadaptation, aussi bien métaphysique que sociale et politique, La Route d'Ithaque, faute d'autre référence à Homère, reste une odyssée contemporaine pour laquelle il n'y a que le chemin, ses embûches, ses déceptions et aliénations, et jamais d'Ithaque.
Liscano est peut-être un nouvelliste plus incisif. Parmi un ensemble, certes inégal, où l'on discerne une fois de plus l'influence d'Onetti puis celle Kafka, voire Borges ou Camus, on est frappé par la variété de sa palette littéraire. Ces récits sont tantôt policiers, tantôt humoristiques, tantôt de l'ordre du monologue poétique... Il est cependant un peu facile (dans " Le gardien ") de confronter mendiant et vigile d'une alimentation de luxe pour les lier dans la même précarité. Heureusement le souffle vertigineux de l'absurde emporte ce récit dans lequel un prisonnier et son juge sont complices jusque dans la sujétion partagée aux tyrannies, fussent-elles administratives et légales. Seules l'autodérision et l'écriture, cette ironie constante envers les systèmes politiques, permettent au " Rapporteur " du récit-titre d'imaginer une échappatoire. Ce journal imposé par les tortionnaires mène-t-il au roman fantasmé ? " On accepte ce qui est tragique, tout le reste n'est que littérature ". C'est ainsi qu'il fuit et domine les outrages d'un emprisonnement sans autre motif que le caprice de la dictature.
Carlos Liscano a vécu dans sa chair ce que Kafka avait vécu dans les pages de son Procès ; reste à savoir s'il n'a ajouté qu'une honorable variante, ou s'il a innové en y glissant une intonation ludique bien à lui...

 

Thierry Guinhut

Le Matricule des Anges N° 61, mars 2005

 

Carlos Liscano
La Route d'Ithaque

Belfond
324 pages, 19,50 e
Le Rapporteur
et autres récits

10/18
256 pages, 5,90 e
Traduits de l'espagnol (Uruguay) par
Jean-Marie Saint-Lu

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L' Ecrivain et l'autre

 

 

L'Écrivain et l'autre est à la littérature ce que Le Fourgon des fous était à la torture : une mise à nu radicale de l'acte d'écrire, l'exploration lucide d'une aliénation volontaire. Saisissant.

 

Le livre se présente comme une succession de notes écrites en marge d'un livre empêché. Notes sur l'acte créatif qui développent, comme en écho les unes par rapport aux autres, une forme d'intranquillité aiguë. Ce n'est pas toutefois seulement l'écriture qui est passée ici aux rayons X d'une radioscopie intime. C'est la vie même. Pour expliquer le titre du livre, disons tout de suite, que " l'autre ", ici, c'est l'homme Liscano quand Liscano n'est pas l'écrivain. " Tout écrivain est une invention.

Il y a un individu qui est un, et un jour il invente un écrivain dont il devient le serviteur ; dès lors, il vit comme s'il était deux. " À l'écrivain revient la solitude, le retrait de la vie. À l'autre le soin de gérer le quotidien, faciliter le travail de l'écrivain. Cette schizophrénie consentie, forcément, plonge ses racines dès la naissance de l'écrivain Liscano, en prison. " Dans les pires moments, sous la torture, dans l'isolement prolongé du cachot, la seule chose à laquelle je pensais c'était que je devais survivre " écrit-il avant de préciser quelques pages plus loin évoquant sa libération en 1985 : " Je crois que ce qui m'a permis de ne pas sombrer dans le désespoir c'est que j'ai pris conscience de ma situation et du fait que j'avais un personnage à nourrir : l'écrivain que j'avais inventé en prison. Je me suis consacré à lui. Ç'a été mon salut. " À cette réflexion sur ce rapport entre l'écrivain et l'autre, entre l'écriture et la vie, Carlos Liscano apporte de multiples illustrations tirées de sa vie, et plus encore, du deuil multiple à quoi la prison l'a condamné : le deuil des parents morts alors qu'il était détenu, le deuil des années envolées. On trouve au coeur du livre des pages d'émotion pure lorsque, par exemple, l'écrivain évoque le suicide de son père, les larmes qu'il verse enfin dans un cimetière de Stockholm sur ses morts uruguayens.
Si la mort hante (avec l'idée du suicide) ses pages d'une impudique pudeur, l'écrivain reste fidèle à ce qui l'a conduit à l'écriture dans l'enfer carcéral : " L'effort le plus difficile pour écrire consistait à m'isoler dans l'isolement. Ne pas laisser à la répression assez de place pour entrer dans ma tête, organiser un monde à part sans lien avec l'immédiateté. Lutter pour une phrase bien faite, pour l'adjectif exact ". Les murs apparemment tombés, l'écriture n'a pas pour autant perdu de sa nécessité : " écrire en démocratie, n'est-ce pas résister ? La littérature ne doit-elle pas toujours être un mode de résistance ? " Reste la page blanche, le puits (image récurrente empruntée à Onetti), l'absence métaphysique qui appelle incessamment l'écriture : " Il y a dans le coeur de l'écrivain un immense lac de silence. Dans le calme instable de ce lac, parfois, tout à coup, un éclair noir déchire la luminosité pour lier ce qui est et ce qui n'est pas, ce qui n'est pas et ce qui est, ou deux choses qui ne sont pas mais renvoient à une troisième. Voilà le sort de l'écrivain : lorsque l'éclair déchire le lac, chose rare dans une vie, la littérature advient. " Et l'écrivain alors rejoint l'autre, enfin. DE CARLOS LISANO 
Traduit de l'espagnol (Uruguay) par Jean-Marie Saint-Lu, Belfond,191 pages, 17 e

 

L'Écrivain et l'autre

 

Thierry Guichard

Le Matricule des anges N° 112, avril 2010

 

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Jeudi 7 juillet 2011 4 07 /07 /Juil /2011 14:41

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Paris-Scarabée

 

L'écrivain cubaine Nivaria Tejera fut découverte en France par Maurice Nadeau qui publia aux Lettres Nouvelles en 1958 son premier roman, Le Ravin, désormais réédité chez Actes Sud. De ce premier livre dans lequel Nivaria Tejera revenait sur l'incarcération de son père dans les prisons de Franco, puisqu'elle vécut d'abord sur les îles Canaries, à Somnambule du soleil (Lettres Nouvelles, 1970), marqué par son exil de Cuba dans les années soixante, Nivaria Tejera aura traversé plusieurs fois les océans. Quittant sa ville natale en 54 pour Paris, y revenant en 1959 lors de la révolution socialiste (il y eut alors cette grande fête avec, entre autres, Michel Leiris), elle sera d'abord secrétaire d'État à la culture de ce pays, puis attaché culturel à Paris, à Rome, avant de rompre définitivement avec Cuba lors de l'avènement du Parti unique en 1960.

Entre temps, Nivaria Tejera n'a jamais cessé d'écrire, de la prose, mais aussi de la poésie, et d'être publiée, à Cuba (trois recueils de poésie entre 1949 et 52, ainsi que son roman Le Ravin en 1959), puis exclusivement en dehors de son pays, jusqu'à aujourd'hui où paraît en France un premier recueil de poésie, Paris Scarabée. Écrits entre 1954 et 1959 dans cette même ville, les poèmes de Nivaria Tejera ne sont pas abstraits ni maniéristes, mais directs, abrupts ; ils s'apparentent à un "Torrent de la vue" dans lequel la ville apparaît par flashs, éclatée. Le quotidien s'y marque avec insistance :

 

"La nuit brûle sur le toit transparent du marché

près d'un chat qui surveille la cuisson

D'un poulet/(...)brûle (...)

Dans mes os

Dans la poêle

Dans ma tête pourrie".

 

Le ton est donné, Tejera, c'est cette violence coupante, un langage "frappé d'images", dans lequel toute la concrétude des odeurs, des lieux, des pans du réel, se marque face à la solitude, au temps qui inéluctablement fuit :

 

"Pour que le temps tombe goutte à goutte sur les carreaux

Ne s'échappe pas

Ne se perde pas

je vais y mettre une coupe un chiffon

Ma tête a soif".

 

Emmanuel Laugier

Le Matricule des anges N°12, juin 1995.

 

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D’origine cubaine, Nivaria Tejera fuit la dictature castriste dans les années 60 pour s’installer à Paris. En 1987, paraît la traduction française de « Fuir la spirale » par Jean-Marie Saint Lu, aux éditions Actes Sud. Marquée par les thématiques du déracinement, de la dictature et de la révolte, l’œuvre expérimente une écriture naviguant entre prose et poésie, caractérisée par un rythme proche de l’oralité. En 2005, séduit par cette écriture singulière, le Groupe anonyme adapte cette œuvre en une création sonore et visuelle.

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PARIS SCARABEE

        I.S.B.N.  2-908007-36-3
        Paris Scarabée
        50 pages - Prix : 15,24 eurosNIVARIA TEJERA - Paris Scarabée

 

Nivaria Tejera est cubaine. Découverte en France par Maurice Nadeau, elle a construit une œuvre poétique et romanesque dont l’exil et l’errance forment le motif principal. Les lieux traversés, d’abord source d’espoir, déçoivent, et enferment le poète dans la solitude et l’anesthésie des sens. Comme si la liberté s’était perdue dans le mouvement du départ, et ne pouvait se retrouver que grâce à un retour rêvé sur les terres originelles.

Choix de poèmes ornés d'un dessin de l'auteur. Traduit de l'espagnol par l'auteur et Nicole Laurent-Catrice. Préface de Maurice Nadeau : « Un Paris retourné sur sa carapace et dont l'auteur parcourt les veines pétrifiées. Nivaria a englouti Paris, elle est faite des murs, des rues de Paris, de son fleuve...»

Traduit de l'espagnol par Nicole Laurent Catrice et l'auteur.

Edts Ulysse Fin de siècle, 48p, 100 F.

 

On voit Paris dans ces poèmes écrits dans la capitale entre 1954 et 1959, par une Cubaine auteur d'un roman, Le ravin.

Ce peut être un Paris parfois triste, puisque "les ruines ne peuvent nous envahir, les cerises sont pleines à chaque printemps, et les oiseaux chantent  toujours". On voit pourtant aussi les ruines, les destructions, les choses disparues et les "os déterrés".

Libération

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La cubana Nivaria Tejera "abre puertas herrumbrosas" del régimen castrista en 'Espero la noche para soñarte, revolución'

El pueblo cubano "está cansado de su frustración vital ante cada amanecer, que le anuncia que ha de afrontar un día como el anterior"

La escritora cubana Nivaria Tejera abre en su última obra, 'Espero la noche para soñarte, revolución', publicada por la editorial El Olivo Azul, "puertas herrumbrosas" que los medios de comunicación cubanos "han salvaguardado sin ética ni conciencia" como consecuencia del régimen castrista instaurado en la isla caribeña.

En una entrevista concedida a Europa Press, Tejera ha manifestado que en este libro lleva a cabo "un monólogo apuntando sin ambages hacia un diálogo con los lectores que aspira a convertirlos, sin titubeos, en sus cómplices haciéndoles revivir otras dimensiones de la reflexión, rompiendo eslabones y derrumbando tantas tapias oscurantistas".

Con el propósito de "hacer un análisis crítico al régimen dictatorial castrista", la escritora cubana ha hecho una revisión de sus vivencias pero, sobre todo, las ha rememorado "como una ficción para zafarla de su aplastante monotonía". 'Espero la noche para soñarte, revolución' es, ha expresado, "la ficción desvelada por una cámara de espejos que el discóbolo de la pesadilla, de lo que fuera un sueño, ha extraído de aquel remolino durante años".

En la historia, tiempos y espacios "se superponen, se entrechocan, retroceden o se adelantan en unos trazados de espátula creativa, única forma de dar cabida a ese vericueto desolador en que se transforman las revoluciones para que así, todo cambie un poco, ceda un poco y poder volver a respirar".

Es de esta forma como Nivaria Tejera da fe del "escabroso itinerario de la dictadura en que se transforma lo que osó llamarse Revolución desde que se instala en el poder y con la esperanza de que por medio de la escritura, siempre indagadora y desafiante, pudiera demolirla".

Así, ha asegurado que no cree que "únicamente a través de análisis lineales se adentre a fondo en las horribles vivencias de quienes sufren su opresión cotidianamente", sino "martilleando sin titubeos contra sus consignas bien calculadas e incesantemente renovadas en vistas a no se sabe qué meta incógnita que hace de todos sus irremediables blancos, tarde o temprano sus condenados".

En relación a su pronóstico con respecto a la situación actual de Cuba, ha asegurado a Europa Press que resulta "imposible hacerlo, pues todo pronóstico ha fallado", sin embargo, la escritora sugiere "mirar 40 años atrás y juzgar qué puede esperarse del futuro de la isla". Al hilo, ha añadido que el pueblo cubano "está muy cansado, hastiado, lleno de rencor, de su frustración vital ante cada amanecer, que le anuncia incesantemente que ha de afrontar otro día como el día anterior".

Asimismo, Tejera ha aseverado que "el tiempo que pasa es irreparable y recuperar esa fuerza popular que exigen los cambios sociales desde el prisma de tanta destrucción sería utópico", por lo que, aunque asegura que "la democracia es nuestro corpus identificador, su reconquista será imprevisible, lenta y dolorosa".

Declaraciones estas que ha querido aclarar apuntando un "párrafo resumidor" perteneciente a su libro, "el marxismo por procuración ha atravesado los cuerpos y las mentes como una gruesa barra de acero inoxidable y los mantiene en vilo, a distancia: stalinificado acero que entrelaza uno a otro los cubanos a través del intervalo siniestro que sirve a la delación par alzar fronteras silenciosas... Bloque gris, Cuba. Cemento armado. Bunker. Guerra secreta...".

 

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Bibliographie

  • Luces y piedras (poemas, 1949)
  • Luz de lágrima (poemas, 1951)
  • La gruta (poemas, 1952)
  • El barranco (1959)
  • Innumerables voces (1964)
  • Sonámbulo del Sol (1971)
  • La barrera fluídica o París escarabajo (1976)
  • Rueda del exiliado (1983)
  • Y Martelar (1983)
  • Fuir La Spirale (1987)
  • Espero La Noche para soñarte, Revolución (2002)

 

Par (+ T.) - Publié dans : Nivaria Tejera - Communauté : La Cyber-résistance
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